On parle de taureaux. Gabin Rehabi: pique et dignité

Hommage au jury d’Algemesi 2018 pour avoir attribué à Mr Gabin Rehabi le prix au meilleur picador  à l’occasion de son immense  feria de novillos.

Nimes. Jean Claude Lorant-Raze

Je n’ai cessé de stigmatiser , ma vie durant, le désintérêt, voire le mépris dans lequel on tient le tercio de varas:  les vedettes du ruedo , ceux qui se considèrent comme  telles  ou, plus grave, délibérément  trahissent  animal et public :…. piques dans les côtes, corrigées, dans le dos volontairement ou pas pour diminuer l’animal partenaire devenu adversaire à réduire. Ces piques où l’animal s’époumone, dont il sort cassé, s’effondre souvent  incapable d’offrir le spectacle digne né de l’affrontement, on préfère s’acharner, souvent à la sauvette prodiguer le plus rapidement possible, une  basse besogne  Il est temps encore de susciter l’intérêt des publics pour ce tercio, le défendre partout, le vulgariser comme moment d’exception. Comment? Facile: respecter  les distances, que le picador se laisse bien voir, sortir le taureau après la première rencontre, observer les temps de respiration et de récupération, le replacer ensuite pour que chacun puisse apprécier la combativité, la force, la bravoure, l’agressivité, soit les qualités basiques du taureau de combat. Le règlement prévoit des sanctions pour les médiocres aux ordres qui, à la sauvette,  balancent le taureau  le bras là haut attendu sur le cheval .

Les matadors, grands seigneurs ou modestes bretteurs des pistes, les publics tous doivent bien comprendre que sauver la corrida ne passe pas seulement par des photos , des banquets avec les politiques (!) et des rodomontades, pour préserver  gloire et  gagne pain d’une dernière  génération.

Un rôle majeur incombe aux quelques gestionnaires d’arènes convaincus que la tauromachie , si riche d’Histoire et de Cultures, ne peut-être galvaudée

L’engeance des marchands du Temple vendant du n’importe quoi aux braves n’importe qui perméables à toutes  les propagandes démagogiques comme ils le sont aux publicités et à la presse poubelle. Cette méprisable catégorie socio-professionnelle exclue, les vaches seront mieux gardées.

C’est ce tercio de piques là que,  en Algemesi comme ailleurs Gabin Rehabi propose, exécute…hélas seulemnt  au service de toreros en devenir ou d’anciens jeunes qui rêvent encore aux lumières

Gabin Rehabi: numéro un des picadors français.

Digne…je sais que je suis au moins digne ! Quand je revêts l’habit de lumières  je rentre dans la peau d’un torero…je vis pour toréer… pour moi vivre sans toréer ce n’est pas vivre.

Posé, calme et réservé, impitoyable à tout ce qui falsifie, ou dénature la tauromachie, solide et provocateur monté sur son associé le cheval, respectueux de son adversaire et de ses confrères mais discret, muet, voire emprunté  tel l’albatros posé, anxieux dès qu’il met pied à terre après avoir donné le meilleur au service de son maestro et de la tauromachie. Il  participe, pique en main, à la gloire d’un spectacle pourtant montré du doigt, il est l’artisan-acteur digne qui suscite aussi envies et jalousies, souvent tourmenté alors qu’il a donné le meilleur

Gabin enfant et adolescent se partagea entre deux passions le rugby et le taureau  qui l’incitèrent  à rêver. Les mouvements de la piste, les gestes, les mots, les rires et les angoisses il s’en est imprégné, il les  vécut par procuration à  l’école taurine d’Arles où il côtoyait les garçons de son âge tentés par l’aventure et qui constituent aujourd’hui le gros de la troupe des toreros arlésiens en activité. Accablé d’une lourde surcharge pondérale s’ajoutant ou conséquence d’autres difficultés, familiales  celles là, Gabin accusa le coup alors qu’on lui signifiait  qu’il fallait mettre un terme à ses ambitions, à ses rêves.  Sérieusement ou pas on lui parle de “faire picador “ et le voilà à Franquevaux où un éducateur de chevaux de pique, proche voisin d’Arles, Alain Bonijol, dont la renommée allait s’affichant …

Perds trente kilos et reviens me voir ! »

Verdict terrible qui en eut démobilisé plus d’un, Gabin est autre. Il  se mue en forcené de course à pied, de natation, de musculation, remodelé le voilà apte à débuter l’apprentissage. Alain ne lui fait aucun cadeau, peu importe, il lui offre des conseils : quelqu’un , enfin,  s’intéresse à lui tel un père

Alain devint mon autre père, il mérite amplement l’admiration que je lui voue! Année après  année s’établit et se conforta entre nous la relation disciple / maître. Elle me permit de traverser une adolescence heureuse, il ne m’apprit pas seulement à monter sur un cheval mais à l’aimer, le comprendre, le deviner. J’ai tout fait : monosabio, habillage et déshabillage des chevaux, j’ai tout observé, j’ai monté encore et encore… Grâce à lui je finirai par donner le meilleur de ce qu’il y a en moi, dans et hors du taureau parce que ce père là m’ouvrit les bras et l’esprit. Je découvris sa science du taureau, son aptitude à se projeter en avant  pour créer, ses rigueur et ténacité pour défendre le spectacle de l’arène. Sans lui il n’y aurait pas eu d’évolution du tercio de pique !

L’avenir, trait à trait, se dessine, ils finissent par payer les progrès taillés dans la pierre du travail journalier, des tientas, des festivals et, en 2005 le voilà aux côtés de Sébastien Castella  lors du mano a mano  de Mauguio avec El Cordobès.  Stephane F. Meca lui accorde à son tour sa confiance, l’affaire est lancée et les Cebada Gago, Victorinos , Dolorès Aguirre etc…composent  le plat de résistance  d’une carrière en tous points exemplaire. Ses victoires à Céret, Dax, Saint Martin de Crau, Vic Fezensac…ne se comptent plus.

je continuais à apprendre,  j’avançais , je savais que j’étais dans le vrai… Il m’arrive encore de m’emporter, poussé par l’émotion , alors Alain me recadre, mais comment résister à la chaleur qui se dégage d’une arène comme Vic Fezensac,  Céret ?

–  Tes relations dans le mundillo ?

Bonnes en général.  Peut-être parce que je suis effacé, solitaire, alors que je reste à ma place certains de mes collègues me critiquent, c’est leur affaire mais lorsque j’ai à dire les choses  je le fais droit dans les yeux. Je crois être  quelqu’un de vrai : je pense ce que je dis et je dis ce que je pense !

– C’est une gageure que de vouloir transformer les imbéciles ! Manifestement tu accordes toujours beaucoup de temps à ta préparation

– Elle m’est nécessaire, physiquement et psychologiquement… elle me permet d’être moi-même ! Je repense souvent à ce Dolores Aguirre de Vic Fezensac, un manso assassin qui me défia : il voulait  aller à la guerre, je ne risquais pas de me défiler, j’étais prêt ! Le torero à pied s’entraîne de salon pour améliorer sa technique  de capote et de muleta, le piquero aussi …conserver les points forts, transformer les points faibles…je travaille tous les jours avec le cheval…je ne sais pas ce que sera demain, je me remets en question sans chercher à voler la vedette à personne

– Parlons cheval. Tu en as rencontré  beaucoup mais s’il fallait n’en garder qu’un…

– Beaucoup m’ont plu, me plaisent  mais Tabarly de la cuadra Bonijol…. un cheval vedette…j’ai vécu une histoire d’amitié, d’amour avec Tabarly cheval torero que j’ai connu tout jeune, dont j’ai participé à l’éducation, ce fut fantastique pour moi de toréer avec lui…je me souviens de la première fois comme si c’était hier… un novillo à Saint Martin de Crau venu quatre fois au cheval, vuelta al ruedo, Alain Bonijol  content et moi donc, je venais de vivre un moment magique….2010, Arles, corrida concours, Bourgogne  le taureau de Robert Margé, Tabarly exceptionnel qui m’offre le prix au meilleur picador dans les arènes de ma ville ! Et Lagarto, de Cebada Gago en Espagne , venu de la porte du toril jusqu’au patio de caballos…autre de C. Gago à Vic , vuelta et Tabarly encore. Ceret 2015 , Mundo Toros me décerne le prix du meilleur tercio de piques de l’année, et Tabarly toujours…et le Pedraza de Yeltes de Dax 2015, l’évènement qui restera à jamais gravé dans la mémoire d’Alain , la mienne . Celle de Tabarly  aussi, j’en suis sûr.

– Demain,?

– Pour l’instant ma préparation ! Alain me fournit les ingrédients : à moi de faire la cuisine ! Demain …de quoi sera fait demain ?  Je ne sais pas mais encore et toujours spectateur  du taureau : corrida, course camarguaise ou landaise , abrivados et encierros 

Merci à Avance Taurino de me permettre de m’exprimer. Pour le reste toute  ma gratitude pour Alain Bonijol, comme  l’ai déjà dit, sa passion m’a permis d’être, sa science du taureau, son aptitude à se projeter en avant pour créer sa rigueur, sa ténacité à défendre le spectacle de l’arène. Sans lui, visionnaire, quelle aurait été l’évolution du tercio de pique ?…Un grand merci aussi à son épouse,  aux toreros pràcticos qui me permirent mes premières piques, aux éleveurs qui m’invitèrent à mes premières tientas. Enfin je rends hommage à tous mes prédécesseurs à pied et à cheval. Je souhaite défendre la corrida entre cœur et tripes, contribuer à  la faire avancer, ne jamais manquer de respect à quiconque, surprendre encore ceux qui croient en moi.

 

Ils ont dit

-Il demeure à l’écoute du ganadero lors de la tienta. Dans l’arène, il a mis la barre si haut que chacune de ses prestations ne peut que déranger la plupart des autres (Pierre Marie Meynadier)

Quant il pénètre en piste on sent l’arène vibrer, frémir (Marcel Garzelli, empresa de Vic Fezensac)

Qu’il garde la tête froide, qu’il  continue à travailler, à s’entraîner, il n’est encore qu’une ébauche de ce qu’il peut devenir (Alain Bonijol )

 

 

 

*   Un picador, c’est un torero discret, qui fait ça vite et qui passe inaperçu (Saavedra, picador d’E. Ponce)

**  Discussions publiques avec animateur